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Commentaire corrigé de Français : CHATEAUBRIAND

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Commentaire corrigé : CHATEAUBRIAND – Mémoires d’Outre-tombe

 

« Le livre précédent se termine par mon embarquement à Saint- Malo. Bientôt nous sortîmes de la Manche, et l’immense houle de l’ouest nous annonça l’Atlantique

Il est difficile aux personnes qui n’ont jamais navigué, de se faire une idée des sentiments qu’on éprouve, lorsque du bord d’un vaisseau on n’aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l’abîme. Il y a dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de l’absence de la terre ; on laisse sur le rivage les passions des hommes ; entre le monde que l’on quitte et celui que l’on cherche, on n’a pour amour et pour patrie que l’élément sur lequel on est porté : plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux, plus de politique. La langue même des matelots n’est pas la langue ordinaire : c’est une langue telle que la parlent l’océan et le ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d’eau parmi des créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le visage, ne ressemblent point aux peuples autochtones : elles ont la rudesse du loup marin et la légèreté de l’oiseau ; on ne voit point sur leur front les soucis de la société ; les rides qui le traversent ressemblent aux plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l’âge que par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures, imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l’écueil battu de la lame.

Les matelots se passionnent pour leur navire ; ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur famille ; après avoir juré cent fois qu’ils ne s’exposeront plus à la mer, il leur est impossible de s’en passer, comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d’une maîtresse orageuse et infidèle.

Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n’est pas rare de trouver des sailors1 nés sur des vaisseaux : depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage ; ils n’ont vu la terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde où ils ne sont point entrés. Dans cette vie réduite à un si petit espace, sous les nuages et sur les abîmes, tout s’anime pour le marinier : une ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu’on affectionne et qui ont chacun leur histoire. »

François-René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe (1849), première partie, livre VI, chap. 2, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1951, t. I, p. 198-199

 

Chateaubriand né en 1768 à Saint-Malo s’embarque une première fois pour l’Amérique en 1791, puis traverse plusieurs fois la Manche, d’abord comme émigré (1793) puis comme ambassadeur de France à Londres (1822). Le passage proposé est extrait d’un chapitre intitulé « Traversée de l’océan » qui évoque cette première grande traversée de l’océan Atlantique en direction de l’Amérique du Nord, et en particulier de Baltimore ou il débarque en juillet 1791.
Comment Chateaubriand parvient-il à faire partager à son lecteur les sentiments éprouvés en mer par les marins ?

I) Une séquence de type descriptif 

A) Un double regard sur la mer

-> On remarque une superposition des regards : celui du marin sur la mer « on n’aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l’abime » et celui qu’un tiers porte sur les marins eux-mêmes («  on ne voit point sur leur front. »).
-> Il y a prédominance de la vue sur les autres sens, ce qui permet d’articuler et d’associer le lecteur comme objet regardant au marin comme objet regardé.

->Les phrases sont principalement juxtaposée, séparées par des « ; » ou « : » ( il y a dans la vie périlleuse du marin… ; on laisse sur le rivage… ;…).
Ce type de phrase est révélateur d’une logique qui n’est ni argumentative ni narrative mais bien descriptive : le texte progresse par accumulation de propositions qui sont autant de traits caractéristiques du marin et qui tendent de ce fait à former un tableau de la vie marine.

B) A valeur générique       

-> Le temps verbal dominant dans l’ensemble du texte est le présent de l’indicatif qui présente ici une valeur de présent étendu : (Chateaubriand ne renvoie pas tant ici à une expérience personnelle précise, qu’à l’expérience de la vie de main en général.)
-> Cette valeur du présent va de pair avec l’emploi d’articles et de propositions génériques « des matelots » « du marin ».

->On remarque l’emploi d’énoncés impersonnels et des antithèses à valeur totalisante : « sous les nuages et sur les abimes » et « l’océan et le ciel », « calme et la tempête ». L’évocation du singulier dans le dernier paragraphe ne s’oppose pas à une vision générique, au contraire, elle vient exemplifier.

C) Le poème de la mer : « se faire une idée des sentiments »

-> Une écriture poétique à caractère lyrique : parallélisme de construction, allitération en /p/ et en /r / : « pour amour et pour la patrie » ou en dentales « ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en le retrouvant ». On retrouve des paronomases (« les soucis de la société » « rouge et rigide » « abime/anime »

->Ce rythme permet de mettre en avant le caractère subjectif et donc la transmission d’émotion en dépit de l’effacement de la première personne ( emploi du « on »)

II) Une représentation de la vie maritime à travers le portrait des marins

A) Le marin : un être à part

-> Le marin se définit par la négative : beaucoup de négation et de tournure restrictive + portrait en trois temps : social, physique et psychologique
-> La rupture avec la société sont les traits dominants du marin (un être apatride)
-> On retrouve un champ lexical de la séparation (indépendance, absence) dans une tonalité euphorique et non dysphorique : la vie terrestre est un lieu d’obligation par opposition à la liberté offerte par la mer : critique en creux des contraintes de la société

B) La symbiose avec son milieu

-> Le marin se confond avec son environnement maritime :
– Le marin est présentée physiquement par des analogies avec la mer : les  rides (double analogie ride = voile =flot) et la peau (comparaison de la surface)
– Ils ont également des qualités spécifiques au milieu « la rudesse du loup marin » ou encore « la pureté de l’oiseau »

-> La mer prend une dimension humaine :
– Des personnifications (faces sérieuses de l’abime, langue de l’océan…)
La mer renvoi à une figure maternelle ( évocation du berceau) puis à une maitresse (orageuse et infidèle = syllepse)

C) Une métaphore du monde

->Les marins sont qualifiés de spectateurs du monde tandis que les éléments composant le bateau deviennent des êtres à part entière (« une ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu’on affectionne et qui ont chacun leur histoire ».)
->La mer est une scène sur lequel se développe le théâtre de la vie avec des objets animés ( cf le défi du canon dans quatre-vingt-treize de V. Hugo)

 

 

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