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Révolutions : phraséologie, discours et place du peuple

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L’importance du vocabulaire révolutionnaire

Lorsqu’un embryon de mouvement révolutionnaire émerge, il est indispensable qu’un message audible, concret et revendicateur atteigne le maximum de personnes qui puissent se sentir concernées, et donc potentiellement y participer. En ce sens, un vocabulaire adapté va avoir pour rôle de convaincre qu’une situation prérévolutionnaire s’installe, puis d’intégrer à la société l’existence de celle-ci en son sein. Lors des épisodes révolutionnaires russes de 1917, Lénine durcit volontairement ses discours en évoquant « l’État Bourgeois » et les « profiteurs capitalistes « . bientôt vaincus par la « révolution prolétaire » [1]. Le but de tels choix était, comme l’avoua Lénine à de nombreuses reprises, de dresser une grande partie de la population contre un ennemi commun sans laisser s’installer une démocratie (à l’occidentale) en Russie à la suite de la Première Guerre mondiale.

De telles pratiques visant à focaliser l’attention sur un affrontement bipolaire afin d’y associer le plus d’individus possible sont loin d’être isolées. En 1789, Robespierre comprend parfaitement l’utilité d’associer les discours aux actes. Il agrémente ainsi les insurrections d’une véritable phraséologie révolutionnaire qui deviendra célèbre, dans laquelle « Aux armes », « citoyens », « peuple » ou « liberté » seront des termes systématiquement répétés, et desquels émergera ce véritable « mythe » révolutionnaire encore présent dans l’imaginaire collectif français [2].

En analysant les différents courants, mouvements et évènements révolutionnaires, on observe ainsi une similitude dans les discours des leaders pro-révolution : celle-ci est perpétuellement mise en avant et présente une société scindée en deux (ceux qui choisissent la révolution et ceux qui défendent le pouvoir en place). Cette dichotomie organisée se constate bien sûr en 1789 (Révolution française) et en 1917 (Révolution russe), mais aussi lors d’évènements moins « importants » en termes d’ampleur. Dans tous les cas, l’objectif est de convaincre de l’utilité d’une révolution (voire de sa nécessité) et de la situation de choix dans laquelle se trouve l’auditeur : se soulever ou se soumettre.

Dans le tableau suivant sont recensées quelques formules célèbres employées par des révolutionnaires à différentes époques et en différents lieux qui témoignent de ce mécanisme:

 

 

Les révolutions peuvent donc avoir lieu grâce à cet engagement de leaders qui frôlent bien souvent le fanatisme et qui, de par leurs discours, concrétisent une adversité entre deux camps. L’exemple de la Révolution islamique iranienne de 1979 est ici très pertinent : alors que le shah au pouvoir avait minimisé la place de la religion dans la société iranienne depuis plusieurs années et occidentalisé celle-ci, Khomeiny parvient à convaincre la population qu’il n’existe que deux options : se soumettre à l’ « impérialisme américain » qui manipulerait le shah, ou rétablir un pouvoir islamique qui, lui seul, peut protéger le peuple de cette menace. Une partie de la population iranienne, pourtant issue de la classe moyenne et modérée, sera convaincue par ce discours et se radicalisera dès les premiers affrontements avec le pouvoir. Les discours très véhéments de l’Ayatollah furent donc un vecteur significatif dans la bipolarisation de cette société qui rendit possible une telle révolution. Cette tendance est aussi valable pour les révolutions économiques, institutionnelles et sociétales. Autre exemple dans les années 1870, lorsque l’empereur Mutsuhito engage une révolution industrielle de grande ampleur au Japon (le début de l’ère Meiji). Pour moderniser le pays du soleil levant, ses ordres sont clairs : l’ensemble de la société doit s’atteler à son industrialisation et les japonais doivent, pour cela, jouir des mêmes droits et devoirs. Les classes privilégiées (parmi lesquelles les célèbres Samouraïs) se retrouvèrent ainsi au même niveau de considération que les paysans et pauvres, autrefois véritables parias de la société nipponne. S’en suivirent des résistances face à cette révolution sociale, que l’empereur dut mater de façon stricte. Ici encore, les discours de l’empereur furent parsemés de mots choisis en ce sens : « modernisation », « puissance », « peuple millénaire », « unifier le peuple » sont des termes qu’il utilisait fréquemment [3]. Cela a notamment permis au nouveau pouvoir de mobiliser des classes sociales autrefois délaissées en les incluant dans un projet commun fédéré autour d’un « peuple » nouveau, moderne et puissant. Il fallait donc, pour le pouvoir impérial japonais, convaincre que tous ceux qui n’entraient pas dans ce processus de révolution industrielle et sociale de la société se classaient de facto parmi les ennemis de la nation.

 

Au travers des exemples historiques, on comprend le besoin pour les tenants de la révolution de cristalliser l’attention entre les révolutionnaires et leurs opposants : plus la tension est forte entre les deux camps et les points de fracture entre le pouvoir et le peuple nombreux, plus la révolution a de chances d’arriver à son terme. C’est en ce sens que les leaders s’acharnent à stéréotyper l’adversaire, ennemi de la révolution, quitte à parfois prendre le risque d’y inclure des individus à l’origine pourtant peu enclins à s’y opposer (cf : Révolution française).

 

Place particulière du « peuple »

Dans son ouvrage historique Le Peuple, le célèbre historien Jules Michelet affirme : « De la première à la dernière page, la Révolution n’a qu’un héros : le peuple. » Il est vrai que 1789 a été une période très particulière puisque probablement la première a autant placer au centre des préoccupations, des enjeux et des évènements ce que l’on désigne comme « le peuple ». Dans l’un de ses célèbres discours, Robespierre affirmait : « D’abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du peuple ; jamais je n’ai prétendu à ce titre fastueux ; je suis du peuple, je n’ai jamais été que cela, je ne veux être que cela ; je méprise quiconque a la prétention d’être quelque chose de plus. » Dans un article dédié à la place du mot « peuple » dans le discours révolutionnaire de la période 1789-1794, R. Monnier démontre que ce terme est le plus utilisé par les leaders révolutionnaires, en particulier Robespierre. En 24 discours, il est par exemple prononcé 708 fois, c’est-à-dire plus que les mots « liberté » et « république » réunis.

 

 

L’héritage de 1789 réside donc en partie dans ce réflexe de référence systématique au « peuple », qui serait investi d’une mission universelle de lutte contre l’oppression et les abus des pouvoirs en place. Comme nous l’avons vu précédemment, les révolutions postérieures à 1789 feront une place toute particulière au « peuple », et les leaders endosseront des rôles quasi-messianiques de fédérateurs de ces populations opprimées, dominées ou susceptibles de se soulever. Aujourd’hui encore, les programmes politiques s’assimilant à des courants révolutionnaires ou prorévolutionnaires n’hésitent pas à mettre en avant le peuple dans leurs diatribes politiques. Dans les années 1990, la révolution roumaine chassant le dictateur Ceausescu porte Ion Iliescu au pouvoir, qui affirme d’emblée : « La Roumanie est un État national, indivisible et unitaire. Parce que son histoire le lui impose, le peuple roumain doit porter haut cette vérité et la transmettre aux générations futures. C’est son plus grand devoir. » ; une nouvelle fois, le « peuple » est utilisé pour affirmer le nouveau pouvoir en place.

 

 

Stéphane Daumillare

Notes

[1] La révolution bolcheviste : écrits et discours de Lénine de 1917 à 1923, de Serge Oldenbourg, 1931.

[2] FURET, François, 1978, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard.

[3] Histoire du Japon et des Japonais, d’Edwin Reischauer.

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