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Sujet IEP : Doit-on révéler l’ensemble de nos secrets ?

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Doit-on révéler l’ensemble de nos secrets ?

 

Étymologiquement l’on distingue ce qui est occulte de ce qui est secret. Le premier terme, à connotation péjorative indique une intention néfaste, un mystère, une énigme diabolique. Inversement, la notion de secret indique une séparation, une mise à distance entre celui qui détient secret et celui qui le convoite. Cette séparation n’est point définitive, elle laisse entrevoir sans offrir complétement le contenu de l’objet dissimulé, elle constitue le principe même de ce qui dans le désir doit rester caché. On comprend alors que la révélation d’un secret présuppose une relation triangulaire, celui qui détient le secret, celui qui cherche à l’obtenir – auquel on accordera sa confiance par la confidence – et un tiers exclu. C’est dans cette ternarité que les relations évoluent, de la jalousie, à la conquête en passant par la fascination.Dès lors, vouloir tout révéler impliquerait deux conditions : la volonté de tout savoir de la part de celui qui cherche et la disparition, in fine, du tiers exclu.
La société dans laquelle nous évoluons et l’existence que nous menons ont-elles pour objectif de tout profaner (pro-fanum), au sens étymologique de tout mettre sur la place publique ? Quels sont les risques d’une surexposition de nos existences ?
Si l’injonction à la transparence semble être promue au nom d’une éthique nouvelle, la délimitation d’un jardin secret apparait comme consubstantielle à l’existence humaine.

 

I) L’obligation de transparence


A) L’identité obscène

 

  • Dans son œuvre, l’obscénité démocratique, Régis Debray définit Ob-scenus comme ce qui reste d’un homme quand il ne se met plus en scène. Quand s’exhibe ce que l’on doit cacher ou éviter. C’est ce premier sens qui nous intéresse et non la signification plus tardive de sinistre ou mauvais augure. La société est devenue obscène, c’est-à-dire qu’elle laisse de la place, à la proximité, à la convivialité à la réactivité. Elle apparait comme spontanée et authentique. Le processus de libération face à une société traditionnelle (poids de la religion, de l’autorité en général) s’assimile à un processus de divulgation.  La société libérale-libertaire, pour reprendre l’expression du sociologue Clouscard, a permis de rendre les hommes tels qui sont, c’est-à-dire à nu. Les mouvements actuels de libération de la parole concernant des agressions sexuelles, les viols ou les incestes s’inscrivent dans cette catharsis collective par l’aveu ou le témoignage.

 

  • La psychanalyse se définit aujourd’hui comme la démonstration de ce qui est caché. C’est une science de l’inconscient, qui postule qu’il existe en nous une puissance secrète qui se dévoile dans nos rêves, nos actes manqués, nos lapsus, une vérité dont on ne veut rien savoir. Par la psychanalyse, lever le voile sur la sexualité, la honte, le fantasme, la jouissance, fait advenir le sujet à lui-même d’une autre façon. La connaissance de soi rime alors avec l’abolition des voiles.=/ Pourtant, Anne Dufourmantelle dans défense du secret, explique qu’il n’y a pas nécessairement des révélations à la clé, mais des déplacements de sens qui peuvent lever le poids des malédictions et la logique qui en perpétue la violence. Les secrets sont désarmés plutôt que dévoilés.

 

  • Si se dévoiler revient à se connaitre, c’est également la marque d’un individu épanoui. La divulgation de son identité. Ce phénomène est renforcé par la pratique de l’outing, c’est-à-dire la révélation des pratiques sexuelles d’un individu ou de ses opinions politiques : la démonstration de soi est synonyme de fierté tandis que la dissimulation est perçue comme une faiblesse ; la peur du jugement. On perçoit alors l’élaboré pour alambiqué, le digne, pour hautain ; le poli, pour maniéré.

B) Une société panoptique

 

  • La condition philosophique d’une société qui souhaiterait tout voir, que rien ne lui soit inconnu, est d’avoir développé une vision moderne de l’histoire. L’homme pour les grecs ignore son destin qui va s’emparer de lui par le biais des passions contradictoires. Cet ordre supérieur immuable s’effondre avec la société moderne. La libre volonté et le développement de l’individualisme (sous l’influence de la philosophie de Descartes) envisage une appropriation de l’histoire. Alors, le secret sert à délimiter ce qui est à dissimuler ou à dévoiler mais la prétention philosophique à pouvoir tout savoir est en germe dans l’esprit humain.

 

  • Plus qu’une rupture avec l’ordre antique, c’est une conception du secret d’inspiration anglo-saxonne qui invite à la fois à tout dévoiler mais également à tout savoir. L’idée fondamentale est de se mettre à nu devant les gens et Dieu selon le principe « si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez rien à cacher ». Yves Charles Zarka explique alors que l’idéologie de la transparence assimile implicitement la transparence à la vérité à la rectitude et même à l’innocence. A l’inverse, ce qui est dissimulé est suspect. Pourtant à y bien regarder, le secret n’est pas lié directement au mal, tandis que le mal est lié directement au secret.

 

  • C’est par la suspicion qu’une divulgation sous contrainte se développe. Cette injonction n’est pas un dogme mais se manifeste à travers une « servitude volontaire » pour reprendre l’expression de La Boétie. Cette tentative de vouloir tout savoir et donc de vouloir tout révéler est facilité, voire même entretenue pour des auteurs comme Ellul qui croit à l’idée d’autonomisation de la technique. Le solutionnisme technologique encourage, par les nombreuses avancées (reconnaissances faciales, système d’écoute, développement du téléphone portable) à filmer, enregistrer et par la suite à tout divulguer sur des réseaux toujours plus prolifiques (application mobile, plateforme de streaming etc…).

 

II) La délimitation d’un jardin secret

 

Le lexique du secret est très divers, dans l’esprit, ils vont de la rêverie érotique aux pensées, des sentiments aux sensations. Pour ce qui est du monde des affaires, ils participent aux rétro commissions, aux transactions inavouables. Pour ce qui est des objets, on les retrouve dans les mécanismes de serrures, les portes dérobées, les escaliers invisibles. Enfin, dans le registre initiatique des rituels, ils sont prières, observances, écrits sacrés. Cette constellation du secret tend à le ramener du côté de l’être.

A) La marque de la civilisation et de l’amour

 

  • Le jardin secret est le recoin de notre identité et la condition de notre créativité. Malraux expliquait que « la vérité d’un homme réside dans ce qu’il cache ». Plus encore, le for intérieur est un concept issu du Moyen âge qui interdit dans la pratique judiciaire de forcer un témoignage ou d’engager se parole sous le sceau de la vérité. Ce for intérieur est une citadelle, un lieu de résistance laissé à chacun.

 

  • Le secret est parfois une enveloppe vide destinée à plaire. On sculpte un mystère. Tactique érotique, la séduction préserve ce qui me fait désirer l’autre – sa part d’ombre – et me fait être désiré. Résister à l’obligation du « tout se dire » implicitement amené est un acte de résistance que, depuis le Moyen-Age, on place du côté du chevalier et d’un combat sacré. Dans la rencontre amoureuse, une partie nous échappe, vouloir tout savoir de l’autre est une maladie qui tue lentement ce qu’elle désire le plus protéger. C’est ce que déplore Mathurin Régnier dans ses Élégies; « Hélas ! Rien aux jaloux ne peut être secret ».

 

  • Agir dans le secret c’est d’abord agir de façon authentique, c’est-à-dire dans la vérité de celui qui cherche à faire plus qu’à dire, à vivre en profondeur plus qu’à se satisfaire de la superficialité, en somme à être avant de paraitre. Le principe même du secret est posé en point pivot qui permet d’articuler et de départager l’opposition « être/paraitre ». Ainsi, agir dans le secret consiste-t-il d’abord à fuir la vanité et à rechercher à être vrai.. A la valeur d’intimité, l’Eglise déplore aujourd’hui la substitution de la valeur d’extimité, qu’elle tient pour l’exact opposé et à laquelle elle attribue le sens péjoratif d’exhibition, contrairement à la proposition de Serge Tisseron (2011). Face à ce profond mouvement de dérive sociale encouragé, sinon même causé, par les médias, le secret est alors résistance au dévoilement brusque de ce qui est intime, gardien de son jardin intérieur, réservé et personnel. Il dérobe la nudité tant corporelle que psychique à l’exposition et à la convoitise du regard.

 

B) Au fondement du politique et de la politique

 

  • L’Etat doit pouvoir prendre des décisions dans son propre intérêt sans devoir justifier son raisonnement a priori. Cette obscurité qui entoure les décisions politiques est mise en avant par Machiavel au XVème siècle. Le Prince de Machiavel insiste sur la capacité nécessaire du souverain à user du secret « le point est de bien jouer son rôle, et de savoir à propos feindre et dissimuler ». Par conséquent, c’est bien le pragmatisme qui doit fonder l’État et non la morale. Dans cette conception, un maximum de secret et de cynisme est utilisable pour maintenir l’État en place et éviter l’effondrement collectif. La notion de raison d’État (dérogation au droit en vue de pourvoir au bien public) est indissociable de la naissance de l’État moderne et également de la décision politique, par essence stratégique.

 

  • Le citoyen et la participation politique est de plus en plus associé à l’acte de révélation, à l’investigation. Cette société de « whistleblower » ressemble également à une société d’agent de renseignement. L’incitation à la délation va de pair avec une société sécuritaire. On peut établir une différence entre des professionnels (journalistes d’investigation qui travaille dans un cadre déontologique et s’appuie sur le principe du secret des sources) et une population avide de scandales et de révélations comme acte militant. La question n’est pas alors d’accepter servilement les opacités, mais de refuser de traquer tout aussi servilement toute résistance à une transparence informative idéale.

 

  • Les révélations actuelles concernant les actes de viols et d’agressions sexuelles et d’inceste confondent aujourd’hui l’acte de justice (comme processus de manifestation de la vérité qui incombe aux juges) et l’acte de révélation, au risque d’en devenir injustice. L’État de droit repose sur le respect d’un secret : la présomption d’innocence, principe cardinal de toute société juste.

 

Conclusion : « Le secret d’ennuyer, disait Voltaire, est de vouloir tout dire. » Celui de dégouter, de vouloir tout montrer…

 

Lucas Leroux – Enseignant et responsable de la prépa SciencesPo/IEP de l’ETUDE Marseille

 

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