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Terrorisme et révolution

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Concours commun des IEP : Révolution(s) et terrorisme

Depuis quelques années les conflits inter-étatiques ont progressivement été relégués au profit de conflits asymétriques entre Etats et groupes terroristes. Ce basculement est acté en France par le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 qui évoque un continuum sécurité-défense pour faire face aux nouvelles menaces. Ce que l’on désigne donc traditionnellement par la « menace des forts » – pour désigner les rivalités géopolitiques et militaires entre Etats – persiste mais laisse néanmoins progressivement sa place aux « risques de la faiblesse », c’est-à-dire aux groupes armés terroristes nés du démantèlement des Etats dans de nombreux pays du Sahel et du Moyen-Orient. Pour autant, les conflits asymétriques ne datent pas du terrorisme islamique de la fin du XXème siècle ou du début du XXIème, le FLN lors de la guerre d’Algérie ou les Viêt Minh en Indochine incarnaient déjà dans les années 50 et 60 des combats dits « du faible au fort ».

 

Terrorisme ou guérilla révolutionnaire ?

Il faut néanmoins établir une distinction entre le terrorisme contemporain et le terrorisme dans le cadre d’une guérilla révolutionnaire, à l’image des groupes armés communistes pendant la guerre froide. La guérilla se distingue du terrorisme sur de nombreux points : tout d’abord par un corpus idéologique, souvent basé sur le marxisme léninisme, qui porté par une élite révolutionnaire entraîne des actes violents. Dès lors, l’objectif de l’action violente pour une guérilla est de remporter un gain territorial en s’appuyant sur un soutien des populations locales. Cette fusion avec le peuple est théorisée par Mao­-Ze-Dong dans la guerre révolutionnaire et se résume à la fameuse assertion : « Le rebelle vit dans la population comme un poisson dans l’eau ». A l’inverse, le terrorisme tel que la France l’a connu ces dernières années ne semble a priori par disposer de relais massif dans la population et aucun gain territorial n’est recherché, seul un effet de terreur et de sidération à moindre coût est escompté. Le corpus idéologique est très faible, en témoigne le brusque processus de conversion et de radicalisation de certains terroristes surtout dans sa composante française ou belge. Enfin, les armes utilisées ne sont pas les mêmes, le symbole de la kalachnikov et de l’organisation en trinôme caractérisent la guérilla et les cibles attaquées sont souvent politiques ou militaires tandis que le terrorisme contemporain cherche à provoquer des dégâts de masse sur des populations civiles  en mobilisant des individus isolés ou en meute qui vont jusqu’à l’attentat suicide (utilisation de bombes, camions, avions etc) [1].

Si cette opposition théorique peut facilement être établie, la réalité peut, pour certains experts du renseignement et du terrorisme comme Jacques Baud [2], être plus complexe. La logique libérale dans laquelle la France est enlisée, nous empêcherait selon eux, de percevoir la mystique révolutionnaire et collective portée par l’islam radicale. En effet, le désenchantement du monde dans lequel l’occident évolue, empêche les européens de reconnaître qu’un ennemi puisse encore être porté par un mythe et se battre pour une vision du monde radicalement différente de la sienne. Ne plus être en capacité de reconnaître cet ennemi pour ce qu’il est interdit alors de développer une contre-idéologie et une doctrine militaire efficace à son égard. Au contraire, la France en se contentant de pleurer ses morts et en traitant de « fous » ces terroristes, se réduit alors à proposer de déradicaliser et donc de psychanalyser l’ennemi au lieu de le combattre dans les règles pluri-millénaires de la guerre. Le terrorisme pour l’occident est avant tout un combat contre lui-même et contre sa logique de neutralité axiologique. Le terrorisme fait résonner les mots tragiques du philosophe Sénèque : « qui méprise sa vie est maître de celle d’autrui ».

L’idéal émancipateur défendu par ces mouvements qu’ils soient inspirés par l’islam radical ou par une rhétorique marxiste léniniste déclare s’appuyer sur un peuple idéalisé et prétend, grâce à l’action terroriste, remporter la victoire face au « capitalisme bourgeois » pour l’un et face à « l’occident impie » pour l’autre.

 

Guérilla révolutionnaire : analyse des réalités politiques

Le terrorisme contemporain maintenant distingué de la guérilla révolutionnaire, on peut s’intéresser historiquement aux effets politiques de ces procédés. L’action terroriste révolutionnaire, indépendantiste (séparatiste), internationale (communiste) ou idéologique (anarchiste) a-t-elle permis à la révolution d’advenir ? La guérilla a-t-elle objectivement réussie à établir une révolution politique ?

Dans sa version moderne, le terrorisme se définit facilement comme un acte antigouvernemental qui utiliserait la violence de manière indiscriminée pour véhiculer le chaos et la terreur au nom des intérêts du peuple. Ce terrorisme principalement antigouvernemental proche des milieux anarchistes du XIXème siècle s’est notamment illustré en France lors de la IIIème république avec l’assassinat du Président de la République Sadi Carnot par un anarchiste italien. Il est intéressant de voir que le terrorisme fut d’abord un acte s’apparentant au traditionnel tyrannicide. La pièce de théâtre « les justes », composée par Albert Camus en 1949, symbolise cette vision du terrorisme, portée par un groupe de révolutionnaire dont l’objectif est de tuer le grand-duc. Si ce groupe de combat a pour objectif de hâter la libération du peuple russe et de lutter contre la terreur, force est de constater qu’un paradoxe est rapidement souligné par Camus lorsqu’il fait s’exprimer son personnage Kaliayev en ces termes : « Nous tuons pour bâtir un monde ou plus jamais personne ne tuera ! Nous acceptons d’être criminels pour que la terre se couvre enfin d’innocents » [3]. La logique révolutionnaire est implacable, la présence d’un enfant innocent n’est pas un prétexte suffisant pour empêcher l’attaque terroriste. La révolution ne recherche pas l’amour mais à rétablir la Justice, une justice révolutionnaire et meurtrière. Ainsi paradoxalement, le terrorisme révolutionnaire n’a en réalité que peu de soutien politique et populaire, il est porté par une vision idéaliste, téléologique et tautologique de l’histoire. Très rapidement, tout représentant de l’Etat est une potentielle cible et les civils deviennent des dégâts collatéraux puis des objectifs militaires. Alors, cette violence contre l’autorité se transforme en guerre civile.

Quel que soit le bien fondé ou le soutien populaire de ces mouvements révolutionnaires terroristes, c’est surtout le cadre géopolitique et particulièrement celui de la guerre froide qui a encouragé le développement de leurs actions puisque les conflits conventionnels étaient empêchés par le risque d’autodestruction nucléaire. La révolution cubaine de 1959  a inspiré des guérillas rurales dans de nombreux pays (Venezuela, Nicaragua, Bolivie, Brésil, Argentine), mais seul au Nicaragua le front sandiniste de libération nationale a réussi à prendre le pouvoir. Pour ce qui concerne les FARCs en Colombie ou le sentier lumineux au Pérou, ces groupes ont progressivement basculé vers la criminalité [4]. A l’inverse, la révolution libérale portée par les USA sur le continent américain s’est très largement répandue comme l’explique Maurice Lemoine dans son œuvre les enfants cachés du général Pinochet. Le terrorisme est principalement un mode d’action au service d’intérêts étrangers qui instrumentalisent les divisions pour s’imposer. Le discours révolutionnaire qui accompagne l’acte terroriste est dès lors un écran de fumé derrière lequel se dissimule une puissance étrangère.

Enfin, pour ce qui concerne les groupes indépendantistes en France, l’usage du terrorisme à l’encontre de représentants officiels de l’Etat a eu pour conséquence un renforcement du pouvoir central et de la métropole sur des territoires aux velléités indépendantistes. Le front de libération national corse (FLNC) avec environ 1400 attentats a déposé les armes en 2015, l’alliance révolutionnaire caraïbe (ARC) responsable depuis 1983 d’une centaine d’attentat ou encore le pays basque français avec Iparretarrak (IK) ont aujourd’hui disparu ou se sont transformés en mouvements politiques. La révolution séparatiste s’est très vite confondue avec la criminalité organisée, l’affaiblissement de l’Etat ayant pour corollaire naturel le développement des mafias, notamment régionales [5]. Le principe de subsidiarité de l’UE est bien plus responsable du regain de revendications régionalistes que n’ont pu l’être les groupuscules terroristes agissant prétendument au nom d’un régionalisme historique.

Il semble que la violence terroriste ne soit pas particulièrement efficace dans l’obtention du pouvoir politique puisqu’elle mène parallèlement ou succinctement à la guerre civile, à la prise de pouvoir par l’étranger et au développement du grand banditisme. Pis encore, cette violence terroriste peut même être contre productive de part l’instrumentalisation politique qu’elle induit par le pouvoir en place.

 

L’accusation de terrorisme, une arme contre-révolutionnaire

Si la guérilla révolutionnaire est portée par une minorité idéaliste aux victoires incertaines, les démocraties libérales ont très rapidement compris l’intérêt de récupérer  la dénomination de terroriste pour en faire un anathème à lancer à ses opposants politiques. On peut constater que le terrorisme donne paradoxalement à l’Etat qui est attaqué une force supplémentaire, elle lui fait s’investir d’une mission sacrée d’ordre public et devient une jurisprudence mobilisable pour mater les contestations. Charles Pasqua en son temps appelait, selon la fameuse formule, à « terroriser les terroristes ».

L’analyse du processus judiciaire utilisé face aux mouvements révolutionnaires et/ou terroristes permet de comprendre comment se sont développées les capacités de défense des démocraties libérales face à des violences politiques ou plus simplement à toute opposition systémique. Tout d’abord, on constate que le droit commun n’est pas utilisé pour réprimer les actions meurtrières terroristes, l’état de droit déroge à ses principes au nom d’une situation « exceptionnelle ». Un coup de couteau porté par un membre de Daesh n’est pas considéré comme une simple tentative d’assassinat. Logiquement, on pourrait alors faire du terroriste/révolutionnaire un prisonnier de guerre puisqu’on lui refuse la condition d’accusé. Cependant, face à un acte terroriste, le droit international militaire ne s’applique pas puisque l’Etat ne reconnait pas le statut légal de combattant à ces individus, ces derniers se dissociant de toute armée conventionnelle. Le terroriste est donc une catégorie nouvelle, ni civile ni militaire qui justifie alors un traitement en dehors du droit (par exemple pour les américains la prison illégale de Guantanamo).

Pis encore, on assiste à une généralisation de l’accusation de terrorisme du fait d’une définition imprécise. Le terrorisme étant actuellement défini comme un mode d’action ayant pour effet une terreur psychologique, ce terme est utilisé sans être associé à un groupe particulier (type « terrorisme islamiste »), par conséquent de nombreuses pratiques insurrectionnelles peuvent être associées au terrorisme alors même qu’elles s’en dissocient par leurs revendications et leurs actions. Les gilets jaunes incarnent la liberté de manifester et appellent à réaffirmer une certaine verticalité de l’Etat (plus de service public et de participation politique) pourtant, des mesures sorties de l’arsenal législatif de la loi sur le renseignement de 2015 ont été utilisées pour les réprimer [6].  Paradoxalement, le terrorisme n’est pas une arme utilisée par ces groupes contestataires mais le système les associe au terrorisme par amalgame et commodité judiciaire. Le terrorisme loin d’être une arme au profit des révolutionnaires est devenu préjudiciable aux groupes politiques contestataires.  Demain, un propos politique divergeant pourra être qualifié d’acte d’apologie du terrorisme.

Ainsi, si l’on désigne souvent l’Etat comme une mafia ayant réussi, on peut également le réduire à une minorité terroriste au pouvoir qui prétend agir au nom du peuple mais qui en réalité le terrorise pour le réduire au silence. Rappelons nous que la modernité à donné naissance au terrorisme d’abord comme politique (on parle de la terreur pour désigner la période robespierriste) puis seulement après comme arme tournée contre l’Etat, il semblerait que la première acception définisse encore parfaitement la réalité actuelle.

Lucas Leroux

 

Retrouvez nos analyses, nos cours et nos prépas pour réussir le concours commun des IEP.

Notes

[1] Revue Conflits n°28 – Distinguer le terrorisme de la guérilla – Alexis Deprau.

[2] Jacques Baud ou encore Pierre-Yves Rougeyron dans ses analyses pour le cercle Aristote.

[3] Revue Conflits n°28 – Le terrorisme en Amérique latine : variantes et résultats – Daniel Dory

[4]  Victor Hugo ne dit pas autre chose dans 1793 lorsqu’il fait comparer métaphoriquement par Cimourdain la révolution à un chirurgien qui viendrait se débarrasser de la gangrène : « La révolution se dévoue à son œuvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi ! Vous lui demandez grâce pour le virus ! Vous voulez qu’elle soit clémente pour ce qui est vénéneux ! ».

[5] Dans les coulisses de la lutte antiterroriste, de la rue des Rosiers à l’état d’urgence – George Moréas, 2016.

[6]  « A Paris, la préfecture utilise un dispositif de la loi antiterroriste de 2017 face aux Gilets jaunes » publié le 20 septembre 2019 par le journal du dimanche.

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